L’expression “Prendre soin”, du champ philosophique est passée dans le grand public, au point qu’en ces temps de crise sanitaire, on ne termine plus un écrit ou un échange oral que par un “prends soin de toi” ou un “prenez soin de vous” en lieu et place des conventionnelles “bises” devenues par trop risquées. Expression peut-être trop psychologisée, qui ne doit pas dissimuler les causes des souffrances, des manques, des ratés, et sur le plan de la santé pose l’éternelle question : curatif ou préventif ?    

Au groupe “Souffrance au travail”[1] qui ne rassemble jamais plus de cinq ou six personnes par séance, on est à la fois au cœur du “prendre soin” de soi mais tout autant de l’analyse de ce qui a engendré cette souffrance : le travail. Voyons ce qui fait sens dans ce groupe et pourrait faire sens pour le travail en général.

1) Être objet ou sujet

On y suit la temporalité du Soutien au soutien[2] :

  • le temps 1 du récit de la situation n’est pas un bureau des pleurs même s’il s’accompagne souvent de larmes, et que le salarié, se ressent encore physiquement de la maltraitance dont il a fait l’objet.
  • un temps 2 où on essaie de comprendre ce qui s’est passé et où il importe de trouver des repères objectifs : les faits et les traces écrites des faits, car
  • le temps 3 dit du “modifiable” peut déboucher sur la décision de porter le problème en justice : au pénal ou aux prud’hommes, voie dans laquelle bien peu s’engagent car cela suppose d’avoir récupéré de l’énergie. De séance en séance, le groupe suit la situation qui évolue inévitablement. Petit à petit, le/la salarié.e se sépare de sa souffrance, retrouve sa capacité de penser et redevient sujet de son histoire.
2) Écoute et pensée : une voie pour l’action

Sur le plan strict du travail, l’issue est rarement “glorieuse” : licenciement, rupture conventionnelle, inaptitude au travail, changement de service, etc. Mais il importe pour le/la salarié.e de négocier au mieux cette période (dignité tout autant qu’indemnités) et de réfléchir à l’après-licenciement : formation, recherche d’emploi, retraite.

Sur le plan de la personne, l’évolution est en général très positive et débouche d’abord sur une meilleure santé.

Quand le temps a passé, si le/la salarié.e revient nous donner de ses nouvelles, on a même souvent la délicieuse surprise d’apprendre qu’il/elle a retrouvé un travail avec du sens (car oui, ça existe encore…).

Ainsi, le groupe a pris soin de la personne, dans une parfaite réciprocité puisque constitué de personnes souffrant des mêmes problématiques.

3) Du collectif

Ainsi du collectif s’est tissé, le contraire de la souffrance au travail qui est une pathologie de la solitude. Du plaisir est apparu, celui de penser ensemble, le contraire de la peur qui isole ou fait fuir.

Dans le groupe “Souffrance au travail”, le/la salarié.e vit cet apparent paradoxe qu’être écouté.e par un groupe l’amène à se sentir pleinement exister, lui/elle : pas de sujet sans lien aux autres, le contraire de l’individualisme qui sépare et formate, même si la souffrance s’exerce toujours dans un corps individué. C’est d’ailleurs le piège de la souffrance qui pousse souvent le/la salarié.e, dans un premier temps, à en chercher les causes dans son seul fonctionnement psychique. D’où l’urgence du collectif en la matière.

Au fil des séances et à mesure que son arrêt maladie lui permet de récupérer, le/la salarié.e est incité.e à prendre soin désormais de lui/elle :

  • au travail : comment dire non à la surcharge ? Comment faire respecter ses droits ? Comment trouver de la solidarité ? Les salarié.es s’échangent souvent des informations et les coanimateur/trices remplissent pleinement leur fonction de repère juridique et psychique, de source d’expérience ;
  • en dehors du travail : le/la salarié.e retrouve souvent la voie d’un prendre soin exclusivement personnel : temps pour soi, yoga, danse ou simple sortie culturelle, ceci, avant le confinement ...

Conclusion :

“Quand la pensée est suspendue, le sujet accepte le discours dominant”, nous dit Christophe Dejours. “Si l’homme ne maintient pas l’effort de penser le bien, il cède inévitablement à ses pulsions qui l’entraînent vers le mal”, dit Freud, cité par Christophe Dejours[3].

C’est pourquoi le groupe “Souffrance au travail” a pour objectif principal la remise en route de la pensée, seule voie pour retrouver santé et vie.

Condition nécessaire à ce travail : un lieu de parole sécurisé par un minimum de règles de fonctionnement qui jouent le rôle de “tiers”, encadré par une  bienveillance et une protection plus grandes garanties par l’Association “mère ”, ici l’Association Santé Charonne, représentée par les animateur/trices, dans le lieu matériel d’une Maison de santé. 

Le “prendre soin” a bien deux facettes : un versant “soi” - comment être sujet de sa vie - et un versant “travail” - contenu, conditions, sens… C’est pourquoi il est préférable de prendre cette expression à sa racine étymologique : “s’occuper de avec attention” et pas seulement au sens “soignant” qu’il a pris depuis. Ainsi il resitue la personne et l’objet de sa souffrance dans toute la complexité du réel, éloigne la tentation de la compassion unilatérale, pour se maintenir dans cette zone n°2 proprement relationnelle dont parlait Jacques Lévine[4], ni exclusivement cognitive ou techniciste (zone n°1), ni tout à fait inconsciente (zone n° 3), celle d’un “entre-deux” où la pensée n’émerge qu’en se démêlant des affects qui l’entravent, permet la restauration du moi et à un sujet de surgir, tâche rien moins que facile ! Pris dans les rets de mille et un déterminismes, embrouillé dans les méandres d’un langage trop souvent retors et perverti, le sujet n’a que trop tendance à s’incliner vers sa pente d’“assujetti”… C’est pourquoi il a tant besoin d’une parole libre : la sienne confrontée à celle des autres, dans un lieu “hors menace”.

“Prendre soin du travail” ? On voit vers quel côté chercher :

  • du collectif : coopération (sachant que coopérer ce n’est pas seulement produire mais vivre ensemble), activité déontique (production de règles de travail selon Christophe Dejours) ;
  • de la parole et du retour sur expérience : espace de délibération ;
  • du droit (et non les relations interpersonnelles où fleurissent les médiatiques “pervers narcissiques ”…!), et au final
  • du sens : “produire” quoi ? pour qui  ?

Le travail est au cœur des problèmes actuels. Il peut être un centre d’où beaucoup de changements pourraient être envisagés dans le sens d’une amélioration tant sur le plan individuel (la santé du/de la salarié.e, ce qui fait sens pour lui/pour elle) que sur le plan global, mondialisé: la responsabilité de l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée, dans le désastre écologique et sanitaire actuel. Il pose la question de la démocratie dans l’entreprise.

Claudine Cicolella, article revu par Dominique Broszkiewicz et Danièle Renon.

Avril 2021

[1] Consulter l’agenda des séances sur le site association-sante-charonne.org

[2] “Le soutien au soutien” : méthodologie d’analyse de pratiques professionnelles d’inspiration clinique établie par l’AGSAS (Association des Groupes de Soutien au Soutien), à la suite de Jacques Lévine, psychologue et psychanalyste.

[3] Dejours Christophe, La panne: repenser le travail et changer la vie, Paris, Bayard, 2012.

[4] Lévine Jacques, Moll Jeanne, Prévenir les souffrances d’école, Paris, ESF, 2009.

 

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